Poésie feedcut et santé mentale
Carnet de bord d'un retournement
Le doomscrolling retourné : chasser des mots dans le fil Facebook plutôt que de s'y noyer. Carnet de bord d'un renversement amorcé en avril 2025.

Image créée par ChatGPT le 25 juin 2026 pour illustrer l'article La poésie feedcut et la santé mentale - Carnet de bord d'un retournement
J'ouvre Facebook. Pas pour scroller dans le vide. Pour chasser.
Je chasse des mots pour en faire des poèmes.
Je les traque dans le fil d'actualité de mon compte Facebook, ce bassin saturé d'opinions, d'annonces, de deuils, de publicités, de blagues plates, de conseils de vie.
On le dit dangereux pour la tête. Trop s'y absorber serait mauvais pour la santé mentale.
J'ai senti ce danger il y a longtemps. J'avais entendu parler de ces personnes qui font défiler leur fil sans fin, à en oublier de manger, et personnellement, le fait de faire faire de l'argent à une compagnie étrangère me scandalisait. D'autant plus quand j'ai appris que l'algorithme avait été sciemment conçu pour rendre accro, en servant à chacun ce qui le retient le plus longtemps. Un fil taillé pour la captation, pas pour le bien-être.
Bref, il y a longtemps que je me limite aux deux ou trois premières publications du fil d'actu. Je ne scrolle pas dans le vide. Bon, je passe à côté des nouvelles de mes amis et de mes proches, mais quand ça compte, ils m'écrivent directement, n'ayant pas vu mon pouce en l'air sur leur publication.
Alors pour moi, scroller le fil d'actu, j'évite depuis des années.
Mais ça a changé au printemps 2025.
La diversion qui soigne
Il y a deux ans, j'ai vécu une grande peine d'amour. Une de celles qui te gardent éveillé au milieu de la nuit, à revivre en boucle les mêmes épisodes, à repasser des discussions pour tenter de les comprendre. Une de celles qui obsèdent presque en permanence. Qui te font maigrir à en inquiéter le médecin de famille.
Pour guérir, il a fallu mettre en place tout un éventail de stratégies : l'activité physique, les sorties, les amis, le psy, la nutritionniste, l'écriture et j'en passe. J'ai beaucoup écrit pendant cette période.
Et au printemps 2025, je suis passé de l'écriture thérapeutique et de l'écriture de slams à l'écriture feedcut, après un atelier des Productions Rhizome à la Maison de la littérature de Québec.
Je raconte cette journée fondatrice, et mes tout débuts, dans Ce qui m'anime dans la pratique du Feedcut.
L'intention, au départ, n'était pas d'écrire directement sur ma peine. Enfin, la plupart du temps. Vous pourrez en juger si un jour vous lisez mon recueil. Mon intention était de mettre à l'épreuve la méthode de collage apprise dans cet atelier. Cette méthode consiste à extraire des mots, des bouts de phrases, puis à les recoller autrement.
Je me suis aperçu assez rapidement que pendant ce temps-là, mon cerveau cessait de ruminer ses obsessions. Au lieu d'être dans la peine, il était concentré sur le mot suivant, sur la phrase suivante.
Ça s'appelle la sublimation chez Freud : transformer une pulsion douloureuse en geste créateur. Plus près de nous, le psychologue Mihaly Csikszentmihalyi a documenté le flow, cet état d'absorption totale dans une tâche qui chasse l'anxiété presque mécaniquement, parce que l'attention est limitée, et qu'elle ne peut pas être à deux endroits en même temps. Pendant que je découpe, je ne rumine pas. C'est aussi simple, et aussi efficace, que ça.
Mettre des mots sur la peine
La recherche sur l'écriture et la santé mentale existe depuis longtemps. Le psychologue James Pennebaker a montré, dès 1986, que le simple fait de mettre par écrit une expérience difficile, quinze à vingt minutes par jour, quelques jours de suite, produit des effets mesurables sur le bien-être. Des centaines d'études ont suivi. Les effets restent modestes, mais ils tiennent.
Plus largement, des méta-analyses récentes sur la poésie-thérapie montrent des bénéfices pour la dépression, l'anxiété, le stress, le syndrome de stress post-traumatique. Les chercheurs restent prudents : les échantillons sont petits, les protocoles varient. Mais le signal est là, répété depuis des décennies.
Le protocole classique de Pennebaker demande d'écrire directement sur l'événement difficile. Le feedcut, lui, fait un détour.
Le pas de recul
Je n'écris jamais « je souffre » dans un feedcut. Je découpe des mots qui viennent d'ailleurs, du fil de quelqu'un d'autre, de plusieurs autres, et je les fais dire ce que je ne dirais pas directement.
Le psychologue Ethan Kross appelle ça le self-distancing : prendre une position de témoin plutôt que de victime face à sa propre douleur, comme une mouche sur le mur qui observe plutôt qu'un acteur qui revit. Ses recherches montrent que cette distance réduit la rumination, alors que l'immersion directe dans l'émotion l'aggrave souvent.
Le bassin du feedcut crée cette distance presque automatiquement. Je ne pars pas de mon vécu. Je pars du vécu collectif déposé dans mon fil, et c'est dans le tri, dans le montage, que ma propre histoire vient se loger, en filigrane, jamais en confession brute.
Le fil qu'on maîtrise
Il faut que je nuance. J'ai deux usages bien différents de Facebook.
Le premier, c'est mon compte personnel : j'ouvre l'application pour mes messages, mes notifications. Je jette un œil sur les trois, quatre, cinq premières publications du fil, et je referme. Pas de scroll, pas de descente. Cet usage-là n'a jamais été pathologique chez moi.
Le deuxième, c'est tout autre chose. Quand j'ouvre Facebook avec ma page d'auteur Franke Feedcut, je lance d'abord un enregistrement d'écran avec QuickTime. Puis je scrolle le fil d'actualité, pendant dix minutes, parfois plus. C'est de là que vient ce que j'appelle le raw, la matière première de mes feedcuts. Le bassin de mots.
Donc je scrolle, et longtemps. Le retournement n'est pas dans la durée, ni dans l'évitement du geste. Il est dans la posture.
La recherche sur le doomscrolling est sans appel : le défilement compulsif de mauvaises nouvelles entretient l'anxiété, la détresse, un sentiment d'impuissance. Plus on scrolle, plus on se sent mal, plus on a envie de scroller. Une boucle.
Mais quand je lance cet enregistrement, je ne suis déjà plus dans le scroll au sens où la recherche le décrit. Je documente mon propre passage dans le fil, comme si je me regardais scroller de l'extérieur. L'écran capture tout, et moi, je sais déjà que je reviendrai sur cette capture plus tard, à froid, pour en extraire quelque chose. Le scroll devient un prélèvement, une pêche, plutôt qu'une dérive sans fin.
C'est peut-être ça, le vrai retournement... pas l'absence de scroll, mais le scroll mis à distance de lui-même, par le simple geste d'appuyer sur « enregistrer » avant de commencer.
J'analyse ce geste d'enregistrement du feed et de défilement prolongé dans La capture du Feedcut.
Ce que la recherche ne dit pas encore
Le found poetry, le collage thérapeutique, existent dans la pratique clinique depuis longtemps. Mais la littérature scientifique reste mince, presque entièrement descriptive, anecdotique. Personne, à ma connaissance, n'a vraiment posé la question que je pose ici : que se passe-t-il quand le matériau qu'on transforme est précisément celui que la recherche identifie comme pathogène ?
C'est peut-être le territoire le plus intéressant. Pas la poésie comme exutoire en général. La poésie comme retournement d'un piège spécifique, documenté, qui touche des millions de gens chaque jour.
Je ne suis pas chercheur. Je suis un poète qui découpe son fil Facebook pour ne pas se noyer dedans. Mais cette intuition, vécue chaque jour depuis avril 2025, je pense qu'elle valait la peine d'être nommée.
Je prolonge cette intuition de guérison, cette fois du côté de l'ombre jungienne et de l'individuation, dans Les mots que j'évite.