La poésie quantique
Poèmes en calques
Un bassin de mots contient tous les poèmes qu'on n'écrira pas. Schrödinger, la superposition, et le feedcut comme effondrement de la fonction d'onde.

Image créée par ChatGPT le 17 juin 2026 pour illustrer l'article La poésie quantique - Poèmes en calques
L'espace des possibilités
Prenez un bassin de mots. N'importe lequel. Un livre, par exemple.
Sélectionnez un premier mot, puis un second, dans l'ordre d'apparition, puis un troisième. Et fabriquez ainsi un poème.
Demandez à une classe de faire la même chose avec le même livre. Vous obtiendrez autant de poèmes qu'il y a d'élèves. Certains se ressembleront peut-être. Aucun ne sera identique. Parce que chaque personne aborde l'écriture avec sa sensibilité propre, ses associations, son oreille.
Maintenant, imaginez tous les poèmes que cette classe n'a pas écrits.
Selon un point de vue pragmatique, ils n'existent pas. Pas besoin d'en parler.
Mais selon certains physiciens déjantés, ces poèmes non-écrits coexistent tous simultanément dans un espace de possibilités. Vivants et morts à la fois. En attente d'être observés.
La boîte de Schrödinger
Selon la célèbre expérience de pensée du physicien Erwin Schrödinger, la réalité serait la superposition d'états quantiques. Tant qu'on n'observe pas un système, il existe dans tous ses états possibles à la fois. Un chat enfermé dans une boîte, relié à un mécanisme dont le déclenchement dépend du hasard quantique, serait à la fois vivant et mort. Pas l'un ou l'autre. Les deux, superposés, jusqu'à ce qu'on ouvre la boîte.
Un observateur est nécessaire pour faire s'effondrer la superposition. C'est précisément le terme employé en physique : l'observation provoque l'effondrement de la fonction d'onde, qui fait passer le système d'un état superposé — tous les états à la fois — à un seul état actualisé.
Schrödinger n'imaginait qu'un seul chat, et deux états. Vivant. Mort.
Ouvrons cette idée à une multiplicité d'états.
Imaginons qu'au lieu d'un chat noir ou blanc, il y en ait une infinité à l'intérieur. Une chatte noire. Un chat roux. Une autre, multicolore. Des chats qui n'existent dans aucun livre de zoologie, des versions futuristes, génétiquement impossibles, issues d'une évolution qui n'a pas encore eu lieu. Et aussi le vide. La boîte vide. L'absence de chat, qui est elle aussi un état possible, aussi réel que les autres.
Le chef-d'œuvre enfoui
Élargissons encore. Au lieu d'une classe, toute la population canadienne, sélectionnant des mots dans le même livre. Ou bien un algorithme, produisant systématiquement toutes les combinaisons possibles, un peu comme les bandelettes de Raymond Queneau dans ses Cent mille milliards de poèmes, sauf qu'ici, rien n'est imprimé, rien n'est figé sur dix sonnets : tout reste dans l'espace du possible, jamais combiné.
On peut penser que la plupart des poèmes obtenus seraient du charabia. Des suites de mots absurdes, qui ne veulent rien dire. C'est la réalité statistique du hasard : la grande majorité des combinaisons possibles ne produisent rien d'utile.
Mais parmi ces innombrables poèmes, quelques-uns seraient sûrement excellents. Peut-être même qu'un chef-d'œuvre attend de se manifester !
Est-ce qu'un bassin de mots, n'importe lequel, contient déjà, enfoui dans ses combinaisons possibles, un texte à faire trembler la littérature française ? Techniquement, pourquoi pas. Les mots sont là. Les combinaisons existent, en attente, quelque part dans cet espace immense de possibilités. Elles n'ont simplement jamais été actualisées. Jamais observées.
Et il y aurait aussi, parmi ces tentatives, des millions de boîtes jamais ouvertes. Des gens qui n'auraient pas écrit. Le poème vide. Le non-poème. Lui aussi fait partie de l'espace des états possibles, aussi réel, dans la superposition, que n'importe quel texte publié.
Le geste du feedcut
Je vois un parallèle entre ce que je viens de décrire et ma pratique littéraire.
Quand j'ouvre le Feedcut Writer et que je commence à travailler le bassin de mots extrait de mon fil d'actualité, je fais un geste qui ressemble à l'observation en physique quantique. Je force la superposition à s'effondrer. Je choisis, parmi une infinité de combinaisons possibles, une seule version. Je l'actualise.
Avec le Feedcut #52, par exemple, j'ai produit quatre versions « au propre » du même bassin. Quatre tentatives d'effondrer la même superposition vers quelque chose de fini. Quatre chats différents. Trois de ces versions ont été mises de côté. Simplement renvoyées dans la boîte.
Ces versions écartées étaient mauvaises. Je ne m'étendrai pas sur les raisons qui font qu'un poème est bon ou mauvais : j'en parle plus longuement dans La nécessaire réécriture. Mais c'est à ce moment qu'a jailli l'idée de la multiplicité de poèmes que je pourrais écrire à partir du même bassin de mots, et que toutes ces versions existent déjà, à l'état latent, du fait même de l'existence du bassin.
Le geste du poète, dans cette vision des choses, n'est donc pas de créer à partir de rien. Écrire un feedcut consiste à choisir les mots afin de faire s'effondrer la fonction d'onde sur une version, parmi des milliers qui patientent, en suspens, la meilleure possible en fonction de mon talent, de ma sensibilité, de la manière unique qu'est câblé mon cerveau de chair.
Il m'est arrivé l'autre jour de penser à Schrödinger et à l'idée vertigineuse qu'en ce moment même, des milliards d'humains font défiler leur fil Facebook. Chacun a le sien. Chaque fil est différent, et chaque fil est un bassin potentiel. Chaque bassin contient en lui une infinité de feedcuts possibles, dont la quasi-totalité ne sera, évidemment, jamais écrite.
Des milliards de fils. Capturables à n'importe quel instant depuis que Facebook existe. Une infinité de jours, une infinité de moments, une infinité de combinaisons. J'explore ce moment précis, celui de la capture, dans La capture du Feedcut.
C'est un espace de poèmes non-nés d'une taille proprement inconcevable.
C'est beau non ? J'appelle ça la poésie quantique.
Et mon propre fil, aujourd'hui, contient peut-être un poème de haut calibre. Quelque part dans une combinaison que je n'ai pas encore essayée, conduit par l'intuition plus que par la science, un chef-d'œuvre m'attend peut-être. Non observé. Non actualisé. Simplement là, en suspens, dans le possible.
Je me vois un peu comme un chercheur d'or, debout dans la rivière de mots, à tamiser des mots ordinaires en espérant qu'une pépite s'y cache. La plupart du temps, je ne trouve que du sable. Mais je continue. Parce qu'au fond de moi, je sais qu'il y a là, quelque part, en suspens dans le courant, un texte qui parle de moi, de ma vie, de mes amours, de mes traumas. Un texte qui parle de quelqu'un d'autre. De toi peut-être. Un texte qui attend l'effondrement de la fonction d'onde.