Dévaliser Facebook

Le feedcut, le sampling, et la question du droit d'auteur

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Public Enemy empilait cinquante samples volés. Moi, je chaparde des mots sur Facebook. À partir de quand un fragment emprunté devient-il le sien ?

Image créée par ChatGPT le 13 juillet 2026 pour illustrer l'article "Dévaliser Facebook - Le feedcut, le sampling, et la question du droit d'auteur"

Image créée par ChatGPT le 13 juillet 2026 pour illustrer l'article Dévaliser Facebook - Le feedcut, le sampling, et la question du droit d'auteur

1988. Public Enemy est en studio. Ils empilent des dizaines de bouts de chansons d'autres artistes, les uns sur les autres. Une de leurs chansons pouvait contenir plus de cinquante samples volés à d'autres pour en faire une nouvelle.

Cette pratique a été contestée devant les tribunaux, et des jurisprudences ont tracé les lignes de ce qui est illégal et de ce qui est acceptable. Dans cet article, je fais le tour de la question, pour la personne qui, en s'intéressant à ma méthode, se demanderait ce qu'il en est de la propriété intellectuelle. Car ma méthode d'écriture s'apparente un peu au hip-hop, dans un sens.

Vol de mots

Je « chaparde » des mots. Comme De La Soul qui construisait des chansons entières à partir de bouts d'autres chansons. Ça sonnait neuf. Mais on pouvait parfois deviner les mélodies pillées, et ce petit côté « illicite », scandaleux pour certains, avait aussi son charme.

En comparaison, je pêche moi aussi mon matériau de base dans les écrits d'autres personnes. En extrayant des mots en provenance de publications Facebook, je pose un geste similaire aux artistes du sampling : je « dévalise » la « propriété » d'autrui.

Lexique : Vol de mots

Contrairement aux tubes hip-hop où on pourrait identifier d'autres tubes, il est très rare qu'on puisse deviner d'où viennent mes mots. Une fois écrit, personne ne pourrait soupçonner qu'un des mots de mon poème, ou peut-être quelques-uns, proviennent de telle publication Facebook, ou de telle autre, ou de la sienne...

Mon fil Facebook

Mon fil Facebook, c'est des centaines de voix empilées chaque jour, sans lien entre elles. Je scrolle. J'enregistre. J'extrais, dans l'ordre où ça défile, sans jamais revenir en arrière. Le mot que je prends n'appartient déjà plus vraiment à personne, une fois sorti de ce flot.

D'ailleurs, les mots appartiennent à la langue. Ils n'appartiennent à personne. Pourtant, leur utilisation est parfois contrainte. Apple, Orange, Métro : des mots ordinaires, réservés, même s'ils désignent aussi un fruit, une couleur, un moyen de transport.

Le sampling en musique, lui, a dû répondre de ce genre de prélèvement devant des juges. Et la cour a mis du temps à digérer ce genre de délit mineur. En 1991, le procès contre Biz Markie (qui avait samplé Gilbert O'Sullivan sans permission) se termine par une phrase de juge devenue célèbre : « Thou shalt not steal. » Tu ne voleras point. En 2005, la cause Bridgeport contre Dimension Films allait encore plus loin : n'importe quel sample, même deux secondes, même méconnaissable, exigeait une licence.

Le collage sonore a été jugé sévèrement, avant de passer de délit à pratique balisée qui enrichit la culture.

Rien d'entier

Le sample est un extrait, un échantillon de musique qui existe déjà quelque part, que l'on rejoue ailleurs. De ce point de vue, les mots que je prélève s'apparentent à de l'échantillonnage en musique. J'attrape un mot, puis un autre, plus loin dans le fil.

Si l'échantillonnage prend un fragment, le readymade, lui, prend l'objet entier, intact. Duchamp signait un urinoir et ça devenait une œuvre. Pas parce qu'il l'avait fabriqué. Parce qu'il l'avait choisi, déplacé, nommé. Richard Prince faisait pareil avec des photos d'inconnus repostées sur Instagram. Shepard Fairey faisait pareil avec une photo de presse d'Obama qu'il transformait en affiche Hope. Les deux ont fini devant les tribunaux.

Ils s'appropriaient l'objet complet ! Ils le signaient et déclaraient qu'il s'agissait d'une œuvre d'art. En comparaison, c'est un peu comme si je prenais le poème de quelqu'un d'autre, sans rien y changer, et que je le signais.

La loi interdit cela. C'est du vol de propriété intellectuelle. Quelqu'un a travaillé pour mettre tous ces mots ensemble, et ce travail est protégé.

Citer Saint-Exupéry, est-ce voler aussi ?

Dans le poème feedcut #19, « La dentelle du bonheur », j'avais utilisé une citation partielle de Saint-Exupéry. Tronquée, mais reconnaissable. Je disais d'une jolie ficelle qu'elle était « invisible pour les yeux ». J'avais effacé les mots « L'essentiel est ».

Ce n'était pas illicite. Mais l'emprunt restait trop reconnaissable. J'ai fini par biffer la ligne, et je l'ai remplacée par autre chose.

Si j'avais laissé la citation au complet, avec le nom de l'auteur à côté, personne n'aurait crié au vol. C'est de la citation. C'est même valorisé, ça montre que t'as fait des lectures.

Si je prélève une phrase du statut Facebook d'un inconnu, sans le nommer, sans qu'il le sache, ça s'appelle comment ?

Juridiquement, les deux cas sont dissemblables. Saint-Exupéry est mort depuis assez longtemps pour que son œuvre soit tombée dans le domaine public, selon la juridiction. Et même de son vivant, le droit de courte citation existe, encadré au Canada par l'utilisation équitable, limitée à des catégories précises comme la recherche, la critique, la parodie. Rien d'aussi large que le fair use américain, qui laisse de la place à la transformation créative en général. Le statut Facebook d'un inconnu vivant, lui, n'entre dans aucune de ces cases toutes faites.

Mais ce qui m'intéresse dépasse le juridique. Citer Saint-Exupéry, c'est un geste d'hommage. Le nom reste attaché, visible, convoqué. Prélever un statut anonyme, c'est l'inverse exact : le nom disparaît, la source s'efface, l'origine devient invisible.

Carnet : Héritage et filiations de ma pratique du feedcut

J'en parle d'ailleurs dans cet autre article du carnet, lorsque je mentionne Teika et la pratique du honka japonais : la citation classique honore sa source, elle vise la reconnaissance. Le feedcut fait le contraire. Il vise l'effacement.

Tes mots sont mes mots

Le droit d'auteur, c'est le fondement de tout un système. Sans lui, personne ne pourrait vivre de ses mots, de sa musique, de son travail créatif. Je ne remets pas ça en question. Au contraire.

Ceci dit, imagine si je devais citer la source de chaque mot de mes poèmes. Un mot vient de telle publication, un autre de telle autre, un troisième d'un statut oublié depuis longtemps. La bibliographie serait plus longue que le poème ! Une vraie folie.

Le sampling a un précédent qui m'intéresse ici. En 2016, la cause VMG Salsoul contre Ciccone a établi qu'un fragment trop court, trop transformé, peut être jugé négligeable. De minimis, dans le jargon juridique. Pas un vol. Un rien.

J'ai personnellement réglé la question du respect du droit d'auteur en m'obligeant à respecter une règle très stricte que je m'impose. Essayer de ne prendre qu'un seul mot ici, puis un mot là, et ainsi de suite. Essayer d'éviter les mots qui se suivent, les suites de mots, et encore moins les phrases complètes.

Mes échantillons sont si courts qu'il serait impossible de les relier à la publication de quelqu'un. Enfin, la plupart du temps. Il arrive à l'occasion que quelqu'un propose une façon innovante de dire quelque chose, et que je le reprenne tel quel. Mais c'est rare. Et selon moi, c'est ça justement la langue qu'on partage : des locutions et des aphorismes qui circulent et sont reprises quotidiennement par tous les membres de la francophonie.

Étant décontextualisés, si courts, mes mots ne sont plus vraiment ceux de personne. Juste devenus les miens.