Ce qui m'anime dans la pratique du Feedcut
Entre contrainte, émergence et désir de dire dans la poésie-collage numérique
Avril 2025, un atelier à la Maison de la littérature de Québec : j'entends le mot « feedcut ». Ce qui me pousse à continuer, entre contrainte et parts d'ombre.

Illustration par ChatGPT pour l'article Ce qui m'anime dans la pratique du Feedcut
L’aventure Feedcut a commencé le 18 avril 2025 à Québec.
Il y a presque un an.
C’est lors d’un atelier animé par Alexandra Saemmer, professeure à l’université de Paris 8, à la Maison de la littérature de Québec, que j’ai entendu pour la première fois ce mot : « Feedcut ».
Parmi les activités proposées pendant ces deux jours, l’une consistait à prélever des mots dans le fil d’un réseau social, puis un autre, en séquence, en respectant l’ordre d’apparition, pour composer un poème. Voici le tout premier texte que j’ai écrit selon cette méthode :
Premier essai
« Tu ne changes pas
Une touche de fraîcheur
et de modernité
Beauté nuancée
En faveur des droits des femmes
Une merveille pop
La personne qui peut changer ta vie
Avoir un impact positif
Être à l’écoute de ton besoin présent
Au cours d’un voyage
Traces du souvenir de bons moments
où beaucoup de plaisirs et de rires ont été vécus
Nous avons eu des rides qui n’ont pas duré
Accessibles à tous
Pour générer du sourire
Oh la vache !
Et ainsi atteindre
une création sortilège
dans le Vieux-Québec »
Ce premier poème, écrit en une vingtaine de minutes, n’a rien de remarquable ! Mais il a allumé quelque chose en moi.
Recommencer autrement
De retour chez moi, j’ai eu envie de récidiver. J’ai ouvert Quicktime, puis Facebook. J’ai enregistré mon écran pendant que je faisais défiler le fil d’actualité, puis j’ai extrait les mots dans un fichier texte.
Ce geste d'ouverture, de mise en enregistrement, je l'analyse plus à fond dans La capture du Feedcut
Et je me suis lancé :
Sortilège disponible embarrassant :
« J’ai envie de toi »
à un rythme effréné
pour le plus grand plaisir
du
dernier élan potentiel
symbolisant le ciel
et un visage à voir.
Mais avec le recul,
il y avait un cadeau
au cœur du cyclone.
Émergence d’un sens nouveau
Là encore, ce poème ne gagnera pas le Goncourt de poésie.
Mais quelque chose s’y joue déjà.
Bien que les fragments - les mots collectés - me soient étrangers, leur assemblage parvient à faire émerger une expérience intime, personnelle, qui était complètement absente des textes dont ils sont issus.
Il fait résonner en moi la mémoire d’une histoire d’amour bien singulière.
On peut voir la vidéo du montage de ce poème en cliquant ici. Cette captation montre le procédé d’extraction des mots dans le fil d’actualité.
C’est en poursuivant cette pratique, de façon assidue - presque tous les jours - que quelque chose a commencé à se préciser.
Retour à l’écriture
D’abord, je dois l’avouer : même si j’ai écrit beaucoup de poésie et de chansons dans ma jeunesse, j’avais mis l’écriture de côté pendant de nombreuses années, occupé par d’autres activités professionnelles.
Avec le recul, je me dis que cette distance a peut-être été bénéfique. Elle m’a évité de développer certains automatismes, certains tics d’écriture, peut-être.
Mais elle a aussi un revers : je ne possède pas toujours l’aisance de l’artisan qui a accumulé des années de pratique continue.
La découverte du slam
L’année précédente, en 2024, une amie m’a poussé à écrire des slams et convaincu de monter sur scène les interpréter à des micros ouverts.
Je me suis mis à fréquenter la Maison de la littérature, à assister à des soirées de poésie et de slam.
J’y ai entendu des performances extraordinaires ! Et d’autres étaient opaques, parfois hermétiques.
C’est dans ce contexte que mon rapport à la poésie s’est transformé.
Radicalement.
C’est à ce moment-là que j’ai compris quelque chose. C’est d’ailleurs un critère qui continue de me paraître tout aussi essentiel qu’au début : le poème peut - ou doit - être un objet de communication. Une manière de partager une expérience, une idée, une émotion, avec un public réel.
Dire quelque chose de compréhensible
Lorsque j’ai commencé à écrire mes Feedcuts, cette intention m’habitait déjà. Je voulais dire quelque chose de compréhensible. Pas produire un effet fermé sur lui-même.
Certains principes se sont alors imposés assez naturellement :
- éviter les mots qui exigent un détour par le dictionnaire,
- privilégier une symbolique accessible,
- parler, autant que possible, dans une langue claire.
Autant dire que la contrainte était de taille.
Et le résultat recherché, très éloigné du style Burroughs.
On pourra consulter mon article sur l’inventeur du cut-up, Burroughs
Beauté et contrainte
Je disais que mes premiers Feedcuts portaient ce désir d’écrire quelque chose de compréhensible. Au début ils étaient donc souvent plus près de la prose que de la poésie.
Je suis profondément attiré par le beau.
J’aime les belles tournures de phrase.
Encore là, coller des mots à partir d’un bassin fini m’impose souvent de contourner mes propres critères de beauté.
Chercher du sens dans le flux
Au fil du temps, certaines idées ont germé.
Comme par exemple : Est-ce que des messages cachés pourraient se cacher dans le flot ininterrompu de texte ?
Conçu ainsi, l’écriture Feedcut serait une forme de chasse au trésor… une manière de décoder, un peu à la manière de Néo, face à un flux qui semble cacher autre chose.
Quelque chose d'autre pouvant être lu, derrière le texte qui défile.
Un autre niveau de réalité derrière les apparences ?
Entre intuition et doute
Je n’irais pas jusqu’à dire que des messages sont « là », cachés, en attente d’être révélés. Cela me semble exagéré.
Mais il m’arrive de me demander si je ne suis pas, par moments, un instrument par lequel un texte trouve à se formuler, à travers le flux socio-numérique.
Franke Feedcut, comme un crayon entre les mains de Plus-grand. C’est une pensée vertigineuse. Qui me fait sourire.
Contraintes formelles
La brièveté est aussi un de mes critères.
Idéalement, un poème entre sur une seule page dans mon éditeur de texte.
Ou encore dans une vidéopoème, j’aime que le poème soit suffisamment court pour pouvoir afficher tous les vers sur un seul écran.
Un autre élément que j’essaie d’actualiser est la narration.
Idéalement, un poème raconte une histoire.
Le récit est parfois le mien, parfois celui de personnages inventés.
Pour moi un bon poème raconte.
L’inconscient en filigrane
Ce retour à l’écriture, encore hésitant, s’est fait dans un contexte où j’étais proche d’une personne faisant presque quotidiennement de l’écriture automatique.
C’est une pratique bien différente de la mienne, mais les deux partagent certaines choses en commun.
L’idée d’offrir à mon inconscient un espace pour se dire m’enthousiasmait, et j’imaginais que la technique Feedcut avait le potentiel d’aller fouiller dans l’inconscient. Voire d’apaiser ou de transformer certaines choses.
J’explore cette dimension plus en détail dans un autre texte consacré à l’inconscient.
Une pratique exigeante qui confronte aux résistances
Bref, la poésie-collage numérique est chaque fois un processus relativement long et parfois même pénible. Il m’arrive de rester bloqué longtemps sur une phrase.
Heureusement, ça reste amusant, au final. Et profondément stimulant.
J’observe parfois chez moi certaines résistances.
J’hésite par exemple à aborder des propos plus sombres, plus crus, ou simplement négatifs.
Tout en moi converge vers le bonheur et la positivité.
Alors quand les mots se font plus durs, plus obscurs, j’hésite.
Je tends à les éviter.
Et c’est peut-être justement là que tout se joue.
C’est peut-être exactement pour cela que j’écris.
C’est peut-être à ça que me sert la pratique du Feedcut :
à me confronter à mes parts d’ombre,
et, parfois, en inverser la polarité.
J'eapprofondis les résistances et les micro-deuils de la coupe dans La nécessaire réécriture