La nécessaire réécriture
La réécriture : discipline d'humilité, quête de justesse
Réécrire un feedcut de fond en comble, sacrifier un vers qu'on aime : ce que la révision enseigne sur la justesse, et comment savoir qu'un poème tient.

Au fur et à mesure que j’avance dans le projet Feedcut (j’écris en ce moment le trente-cinquième), certaines réflexions émergent.
Il m’est arrivé de constater que certains poèmes étaient peu intéressants, voire carrément mauvais, et j’ai dans certains cas décidé de les réécrire de fond en comble. Ce fut le cas par exemple du #8, du #11 et du #13, dont ne subsistent que quelques mots, quelques lignes retravaillées, ou parfois rien du tout.
Depuis le début du projet de recueil Feedcut, amorcé en avril 2025, d’autres textes sont aussi passés au tordeur.
Chaque fois, j’ai l’impression d’avancer à tâtons, incertain de faire les bons choix. Je sais toutefois que je suis en train d’affiner mes compétences d’écrivain, de poète. Mais cela m’amène à me demander : qu’est-ce qu’un bon poème ? Qu’est-ce qui rend un texte plus intéressant, plus touchant, plus étonnant, du point de vue du lecteur ? Comment faire les bons choix ?
QU’EST-CE QU’UN BON POÈTE ?
Étant lecteur moi-même, la première qualité du poète me semble être la capacité de se relire comme s’il s’agissait du texte de quelqu’un d’autre. Une forme de détachement semble requise. Lorsqu’il faut couper une phrase qui semblait - et semble encore - si jolie, l’égo si prompt à s’enorgueillir d’un beau phrasé, vacille.
Il faut parfois une discipline presque cruelle pour élaguer un vers.
On pourrait avoir envie de lire mon article sur l’égo et l’inconscient dans l’écriture
Les raisons pour le faire sont évidemment multiples. La phrase est peut-être trop lyrique pour un texte dont le ton diffère. La phrase est peut-être molle. Ou son sens entraîne le texte sur une tangente indésirable. Il y a peut-être besoin de resserrer un texte trop long. Ou alors le fait d’introduire une certaine connotation change la tonalité générale, affaiblit sa tension. Ou encore, il se peut que biffer une phrase aide à éviter de perdre le lecteur : un texte jusque-là limpide peut se fissurer lorsqu’un lecteur se bute à une phrase brillante mais inutile, ou exagérément abstraite.
Or, avec ma technique Feedcut, contrairement à l’écriture conventionnelle, une phrase biffée ne peut être recyclée ailleurs, dans un autre texte. Une fois biffée, elle rejoint le néant des idées perdues.
Couper devient donc radical. Dans la poésie-collage de flux séquentiel, biffer est un geste définitif, qui implique d’accepter la perte. Cela me met face à des micro-deuils.
Paradoxalement, le fait de répéter ce geste semble en train de m’amener ailleurs. À force de perdre des phrases, je perds peut-être une certaine complaisance. Quelque chose en moi s’endurcit. Ou peut-être s’affine.
LE CHANGEMENT DE PERSPECTIVE
J’ai évoqué plus haut quelques textes drastiquement remaniés. Je m’étonne de constater le changement d’appréciation à leur égard, passant d’une appréciation complaisante à une opinion acariâtre (« c’est nul ce poème ! »). En d’autres mots, ce passage d'une fierté initiale, après avoir apposé le point final, à un inqualifiable dégoût, lors d’une relecture critique, quelques semaines ou mois plus tard est surprenant. « Comment ai-je pu aimer ce texte en juin ? » ressemble à la question que l’amoureuse ou l’amoureux se pose parfois, des années plus tard, en croisant par hasard son ex.
Ce changement de perspective m’intrigue. Comment n’ai-je pas décelé les faiblesses de ce texte dès le début ? Une partie de la réponse à cette question tient probablement au fait que je suis en train de développer mes compétences. Ce qui me semblait joli souffre de la comparaison avec ce qui me semble joli plusieurs mois plus tard, quand le métier et l’expérience s’aguerrissent. Il faut bien l’avouer, même si j’ai écrit de la poésie toute ma vie, par intermittence, je me considère quand même comme un membre de la relève.
AMÉLIORER SES COMPÉTENCES (QU’EST-CE QU’UN BON POÈME ?)
Un bon poème n’est certainement pas qu’une série de figures de style brillamment raboutées l’une après l’autre.
Je n’entrerai pas ici dans les détails. Ça fera l’objet d’un ou de plusieurs futurs articles. Mais voici en vrac quelques pistes pour améliorer un texte :
- Savoir resserrer un texte
- Éviter les adverbes
- Profiter de la malléabilité des verbes (on peut les utiliser dans des contextes différents de ce pour quoi ils sont prévus)
- Élaguer les qualificatifs
- Éviter la surcharge d’images. Se limiter à celles qui servent le propos.
- etc.
SENTIR QUAND UN VERS TIENT… OU S’EFFONDRE
Il y a toutefois quelque chose de plus difficile à expliquer que des règles ou des principes. Quelque chose de moins technique.
À force d’écrire et de réécrire, une sorte de sixième sens se manifeste : la sensation qu’un vers tient… ou s’effondre.
Certains vers ont une densité. Ils résonnent. On peut les relire dix fois, ils ne perdent pas leur tension. Ils semblent s’appuyer sur une nécessité intérieure. Ils respirent d’eux-mêmes. Peut-être font-ils état d’une vérité, nouvelle ou non. Peut-être sont-ils universels. Je ne sais pas.
D’autres, au contraire, se dégonflent en deuxième lecture. Ils brillent peut-être au premier regard, mais leur éclat est superficiel. Il suffit d’un peu de distance pour voir qu’ils ne portent rien, qu’ils décorent plus qu’ils ne soutiennent.
Peut-être sont-ils brillants quand on les lit seuls, mais ils perdent de leur éclat une fois mêlés aux autres vers.
Ce qui s’effondre n’est pas toujours mauvais en apparence. Parfois, c’est même élégant. Mais quelque chose sonne faux. Le rythme accroche. L’image flotte. Le vers explique au lieu de suggérer. Il cherche à impressionner plutôt qu’à habiter.
Apprendre à reconnaître ce moment, cet infime vacillement, est peut-être l’une des compétences les plus précieuses du poète.
Ce n’est pas une science exacte. C’est une écoute. Une oreille intérieure qui se forme lentement.
Et plus j’avance dans le projet Feedcut, plus je réalise que cette écoute ne se développe qu’au prix de coupes, de micro-deuils, de phrases sacrifiées.
Peut-être qu’un bon poème n’est pas celui où tout brille.
Peut-être est-ce celui où rien ne sonne faux.