Le Feedcut face à la poésie numérique générative
Générer du texte avec un réseau de neurones biologiques
Balpe, Montfort, Parrish : la poésie générative laisse le programme écrire. Ici, chaque coupe est voulue. Le texte est écrit par un cerveau de chair.

Image créée par ChatGPT le 24 mai 2026 pour illustrer l'article Le Feedcut face à la poésie numérique générative - Générer du texte avec un réseau de neurones biologiques
Il existe aujourd'hui une poésie écrite par les machines.
Ce n'est pas métaphorique.
Je veux dire, littéralement : un programme reçoit des instructions, consulte des bases de données, applique des règles combinatoires et probabilistes, et produit un texte. Ce texte peut être beau. Il peut être surprenant. Il peut vous arrêter net.
Je ne suis pas là pour dire que c'est mal.
Je suis là pour dire que ce n'est pas ce que je fais.
Un Feedcut n'est pas de la poésie générative.
Ceux qui ont choisi l'algorithme
Jean-Pierre Balpe présente ses logiciels d'écriture automatique au Centre Georges Pompidou dès 1985. Il est le pionnier francophone incontournable. Ce qui est fascinant chez lui, c'est l'ambition philosophique derrière le geste : pour Balpe, le texte généré s'inscrit dans un *hic et nunc* transitoire et non réitérable, il perd la possibilité d'être relu, appris par cœur, glosé, commenté en tant qu'expression d'un sujet. Le poème comme événement pur, dont l'auteur est le dispositif, le code lui-même. C'est ce que j'appellerais, depuis la perspective de ma pratique, de la poésie « extra-humaine ». Le dispositif a un créateur humain, mais le poème est créé par le dispositif, pas par l'humain.
Dans la tradition OuLiPo, Queneau imaginait déjà la combinatoire comme moteur poétique. Ses Cent mille milliards de poèmes (1961) posaient la question avant les ordinateurs. Aujourd'hui, le projet Oupoco pousse cette logique plus loin : il génère des poèmes à partir d'un corpus de 4872 sonnets de 760 auteurs, avec des contraintes choisies par l'utilisateur au niveau du thème, du type de rimes, de la forme du sonnet. La machine se conçoit ici comme instrument de recombinaison infinie.
Aux États-Unis, Nick Montfort travaille dans une veine semblable mais minimaliste. Sa série ppg256 consiste en des générateurs de poésie écrits en Perl, qui tiennent dans 256 caractères. Cette contrainte formelle l'oblige à questionner ce qui rend un texte reconnaissable comme poème.
Allison Parrish, elle, va plus loin encore dans l'investigation des structures du langage : son œuvre Reconstructions est un poème généré à l'infini dont chaque ligne est une image miroir sémantique et syntaxique de la précédente, produite par un réseau de neurones entraîné sur le corpus Gutenberg.
Ces artistes assument pleinement le paradoxe : le système est le poème. L'auteur, c'est le code.
Ce que je fais, moi
Le Feedcut Writer ne génère rien.
Ce logiciel que j'ai conçu avec l'aide de Claude à la programmation n'a aucune fonction de suggestion. Aucune complétion. Il ne propose pas de mots, ne calcule aucune probabilité, ne consulte aucune base de données à ma place. Il attend que j'écrive, comme n'importe quel éditeur de texte, comme Pages d'Apple, comme Word de Microsoft.
Ce que je fais avec cet outil, c'est prélever des mots dans un bassin fini de mots, en séquence. Ce prélèvement est entièrement le mien. Chaque fragment porte la trace de mon passage. Je l'ai d'abord souligné, puis soupesé, et enfin je l'ai ajouté à la suite des autres pour former une phrase qui fait du sens. Cet assemblage est entièrement mien.
La machine est un outil au service de l'écriture. Mais l'écriture est entièrement le fait d'un cerveau humain.
Pourquoi le dire
Ce n'est pas une déclaration de supériorité. Et encore moins de guerre. Balpe, Montfort, Parrish… leur travail m'intéresse, me dérange dans le bon sens du terme. Voire, m'éblouit.
Mais en 2026, dans un monde où des milliards de textes sont désormais produits chaque jour par des modèles de langage, affirmer l'origine humaine d'un poème est devenu un acte.
Je viens de terminer l'écriture du Feedcut #48.
Ces poèmes ont tous été écrits par un cerveau de chair. Bien humblement.
Chaque mot a été lu par des yeux de chair, soupesé par un réseau de neurones naturels. Chaque coupure a été voulue. Chaque assemblage a été humainement réfléchi.
Je trouvais important de le spécifier.
UN FEEDCUT N'EST PAS UN POÈME GÉNÉRATIF.
Pour en savoir plus sur les filiations artistiques de la pratique Feedcut, voir l'article Héritage et filiations de ma pratique du Feedcut.