Qu'est-ce qu'une vidéopoème ?

Du cinéma pur au fil Facebook

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Du cinéma pur à Tom Konyves : d'où vient la vidéopoésie, et où je me situe dans ce courant, par ma voix, mes images, ma musique... et des collures assumées.

Image créée par ChatGPT le 14 juillet 2026 pour illustrer l'article "Qu'est-ce qu'une vidéopoème - Du cinéma pur au fil Facebook"

Image créée par ChatGPT le 14 juillet 2026 pour illustrer l'article Qu'est-ce qu'une vidéopoème- Du cinéma pur au fil Facebook

Quand j'ai recommencé à écrire de la poésie en avril 2025, l'idée d'utiliser un crayon et du papier ne m'a même pas effleuré. Mon premier recueil de Feedcuts, toujours en cours d'élaboration, a d'abord pris forme dans l'application Notes de mon Mac, puis dans le Feedcut Writer, un éditeur de texte adapté à ma technique de poésie-collage numérique. Voulant partager mes poèmes gratuitement, j'ai d'abord pensé à Facebook. Mais coller du texte sur un fil, ça me semblait un peu plate. J'avais fait quelques micros ouverts sur des scènes québécoises, et le côté vivant, touchant et accessible de la poésie orale performée m'interpellait. Présenter mes poèmes en vidéo s'est rapidement imposé, puisque cela permettait d'incarner le poème avec ma voix. Et d'offrir un second niveau de lecture avec l'image. Comme j'ai appris la musique durant l'enfance, que je suis titulaire d'un diplôme en techniques de production audio, et que je me suis adonné à la composition de musique électronique (notamment sous le pseudonyme Franskaya vers 2015), soutenir la vidéopoème avec une musique d'accompagnement de mon cru me permet de puiser aux compétences multiples développées au fil des années : musique, écriture, montage vidéo, graphisme. L'idée de permettre une lecture « augmentée » me séduisait. Le lecteur n'est pas laissé juste avec une page à lire, mais avec une vidéo.

Ce faisant, j'entrais sans le savoir dans une tradition qui remonte à près d'un siècle.


Vidéopoème : masculin ou féminin ?

Vidéo est féminin. Poème est masculin. Le mot composé vidéopoème hérite, selon la règle traditionnelle du français, du genre masculin par défaut. Cette règle de préséance m'a toujours semblé non seulement arbitraire, mais franchement indésirable. Et dans un mot qui marie deux genres, elle est particulièrement contestable.

J'ai donc choisi de féminiser. Dans cet article, je parlerai d'une vidéopoème. Ce n'est pas de la fantaisie : c'est une décision d'auteur, consciente et assumée, de la même nature que celles qui président à l'écriture d'un poème. La langue n'est pas un monument figé. Elle se façonne.


Pour retracer l'histoire de cette forme, j'ai demandé à Claude de mener une recherche approfondie. Les paragraphes qui suivent ne sont donc pas de ma plume, mais je les ai trouvés très instructifs, et j'ai voulu les partager tels quels.


Ce qu'est une vidéopoème

Tom Konyves
Tom Konyves (né en 1947), avec son autorisation
Une vidéopoème, c'est une forme d'expression qui marie poésie et image en mouvement. Un poème présenté sous forme de film. La définition la plus citée est celle du Canadien Tom Konyves, qui a forgé le terme videopoetry en 1978 et publié en 2011 un manifeste fondateur : une vidéopoème y est définie comme « un genre de poésie affiché sur écran, distingué par sa juxtaposition temporelle et poétique d'images, de texte et de son. Dans le dosage mesuré de ces trois éléments, il produit chez le spectateur la réalisation d'une expérience poétique. »

Ce qui distingue la vidéopoème d'un simple poème filmé, c'est précisément ce dosage, cette tension entre les trois registres plutôt que leur simple superposition. L'image ne doit pas illustrer le texte de façon linéaire. Elle doit entrer en friction avec lui, l'amplifier, le contredire, l'ouvrir. Le Festival de la poésie de Montréal, qui organise ses Rendez-vous vidéopoésie depuis l'an 2000 en partenariat avec Vidéographe, formule ça simplement : « la vidéopoésie, c'est la rencontre entre la vidéo et la poésie : un poème prenant la forme d'un film, un film qui devient un poème. »

Forme courte par nature, à l'image du poème lui-même, une vidéopoème peut être l'œuvre d'un seul artiste ou naître d'une collaboration entre un poète, un réalisateur, un musicien.


Les autres noms de la même bête

Le champ est habité par une quantité remarquable de dénominations, ce qui dit quelque chose de la jeunesse et de la vitalité de la forme.

Vidéopoésie est le terme générique le plus répandu en français, qui désigne à la fois le genre et le corpus. Ciné-poème (ou cinépoème) est plus ancien, directement issu du vocabulaire des avant-gardes cinématographiques des années vingt et trente. Pierre Alferi, poète et cinéaste français fils de Jacques Derrida, a d'ailleurs produit une série de cinépoèmes entre 2000 et 2002, élaborés à partir de remontages de films existants, le texte poétique intervenant en sous-titrage ou en voix off.

Poetry film est le terme anglo-saxon dominant. Il insiste davantage sur la dimension cinématographique que sur la dimension poétique. Poetronica est un néologisme inventé par l'artiste italien Gianni Toti dans les années quatre-vingt, sur lequel on reviendra plus loin. LittéraTube, enfin, est un concept proposé par le chercheur Gilles Bonnet pour désigner la littérature qui investit YouTube comme espace de création, pas seulement comme vecteur de diffusion. La vidéopoème en est la forme la plus répandue.


Courte généalogie d'une forme

Le cinéma pur (années 1920)

Henri Chomette (1896-1941)
Avant qu'on parle de vidéopoème, il fallait d'abord rêver d'un cinéma affranchi de la narration. C'est ce que fait Henri Chomette dans le Paris des années vingt. Frère de René Clair, il vit dans son ombre, où on le surnomme « clair-obscur », mais il le précède sur le terrain de l'avant-garde. Il théorise un cinéma pur, axé sur la composition visuelle, le rythme du montage, le mouvement pur, sans intrigue ni personnages. Ses trois courts-métrages muets, dont Cinq minutes de cinéma pur (sorti en 1926), posent les bases d'un cinéma qui ressemble beaucoup à ce qu'on appellera plus tard de la poésie.

Il n'est pas seul. Germaine Dulac parle de symphonie visuelle. Man Ray tourne Emak-Bakia (1926). Fernand Léger réalise Ballet mécanique (1924). L'idée flotte dans l'air : l'image animée peut produire une émotion analogue à celle du poème, non par la narration mais par le rythme, la forme, la sensation.

En 1925, Paul Valéry écrit : « Je crois que certains films pourraient être des ouvrages aussi raffinés et aussi parfaits que certains poèmes. »

Le lettrisme et la pellicule ciselée (1951)

Isidore Isou (1925-2007)
Le choc suivant vient d'Isidore Isou. En 1951, son Traité de bave et d'éternité fait scandale au Festival de Cannes, ou plutôt en marge de celui-ci, Isou ayant dû harceler les organisateurs jusqu'à ce qu'ils lui accordent une projection périphérique. Le film introduit deux concepts qui vont marquer le cinéma expérimental : le montage discrépant (le son et l'image sont deux colonnes autonomes, sans relation signifiante entre elles) et le cinéma ciselant (Isou intervient directement sur la pellicule, la rayant, la lacérant, la peignant). La bande-son mêle poèmes lettristes, improvisations vocales, fragments de roman parlé.
Jean Cocteau (1889-1963) · Agence Meurisse, 1923
Jean Cocteau défend le film et crée son affiche. Guy Debord, présent dans la salle, rejoint brièvement le mouvement lettriste avant de fonder, deux ans plus tard, l'Internationale lettriste.

Ce film contient en germe presque tout ce que la vidéopoème expérimentale explorera ensuite : la disjonction texto-visuelle, l'intervention sur le support, la voix comme matière plutôt que comme vecteur.

Tom Konyves et l'invention du mot (1978)

C'est un poète canadien basé à Montréal, Tom Konyves, qui donne son nom à la forme. En 1978, il réalise Sympathies of War, sa première vidéopoème. C'est la même année qu'apparaît le mot, dans la livraison d'hiver 1978-1979 du Montreal Journal of Poetics, une revue ronéotypée dirigée par Stephen Morrissey, où il signe un texte sur la vidéopoésie. Le mot y apparaît en titre, VIDEOPOETRY, ses lettres centrales encadrées à la machine à écrire, comme si Konyves regardait le composé se former sous ses doigts. Dans le corps du texte, il écrit encore video-poem, avec trait d'union. L'essai le plus souvent cité, paru en 1982 dans The Insecurity of Art (Véhicule Press), en est une reprise postérieure. Lors d'une courte discussion en septembre 2026, Konyves a tenu à rappeler cette antériorité, tout en relativisant son geste : à ses yeux, le néologisme était alors « in the air ». Il reste que c'est là, à l'hiver 1978-1979, que le mot entre dans la littérature. Son Videopoetry : A Manifesto, publié en 2011, demeure la définition de référence. Konyves insiste sur ce qui distingue la vidéopoème du simple poème illustré : c'est la juxtaposition inattendue entre image et texte qui produit l'expérience poétique. Pas la concordance, mais la friction.

Gianni Toti et la poetronica (années 1980)

Du côté de Rome, le poète et journaliste Gianni Toti (1924–2007) développe en parallèle sa propre vision, qu'il nomme poetronica, fusion de poésie et d'électronique. Dans les années quatre-vingt, il réalise ses premières vidéopoésies au sein du département de recherche de la RAI, inaugurant un parcours qui l'amènera à produire plus de treize VideoPoemOpere, œuvres d'art totales mêlant texte, voix, image électronique et musique. Plusieurs sont réalisées en collaboration avec le Centre de Recherche Pierre Schaeffer à Montbéliard. Il est l'un des rares artistes à avoir théorisé et pratiqué la forme de façon aussi systématique.

Le numérique et YouTube (2000–aujourd'hui)

L'arrivée des caméras numériques abordables, puis des téléphones portables, puis de YouTube (2005) et Vimeo, transforme radicalement l'accès à la forme. La vidéopoème n'est plus réservée aux artistes ayant accès à un studio ou à un festival. N'importe qui peut filmer, monter, publier. Cette démocratisation donne naissance à ce que Gilles Bonnet appelle la LittéraTube, une littérature qui investit les plateformes vidéo non comme simple vitrine mais comme espace d'écriture à part entière.

Des poètes comme Milène Tournier (née en 1988 à Nice) s'emparent de cette nouvelle donne. Ses séries de vidéopoèmes, dont Je t'aime comme, publiées sur YouTube combinent écriture, déambulation urbaine et voix, dans une esthétique de l'accumulation et du quotidien. La plateforme elle-même, ses sous-titres, ses espaces éditoriaux, devient matière poétique.


Et les feedcuts dans tout ça ?

Ma pratique de la vidéopoème est encore jeune. Elle s'inscrit dans cette tradition sans en être tout à fait l'héritière, je découvre l'existence de ces artistes en ce moment, au fur et à mesure que j'avance dans ma pratique.

Je cherche mes semblables. Dans cet article sur l'héritage et les filiations de ma pratique du Feedcut, je les ai trouvés un peu partout dans le siècle.

Le feedcut est une technique de collage de mots, prélevés et recombinés numériquement. La logique se veut la même au moment de créer la vidéopoème : les séquences sont des collures, des points de jonction entre fragments prélevés à des moments distincts du flux. Et la musique aussi. Je considère la musique comme une troisième voix, qui permet de rehausser un ressenti, une perception, mais elle aussi est un montage de clips audio de différentes provenances.

J'ai publié trois vidéopoèmes à ce jour. D'autres viendront. Chacune, une tentative de plus pour trouver mes semblables.


Bibliographie

  • Tom Konyves, Videopoetry : A Manifesto, Canada, 2011. Lire en ligne
  • Tom Konyves, « Videopoetry », dans Stephen Morrissey (dir.), Montreal Journal of Poetics, Montréal, hiver 1978-1979. Première occurrence du terme. Lire en ligne
  • Tom Konyves, « Videopoetry », dans Ken Norris et Peter Van Toorn (dir.), The Insecurity of Art : Essays on Poetics, Véhicule Press, Montréal, 1982. Reprise du texte de 1978.
  • Gilles Bonnet, Erika Fülöp et Gaëlle Théval, Qu'est-ce que la littéraTube ?, Ateliers de sens public, Montréal. Lire en ligne
  • Pierre Alferi, « Qu'est-ce qu'un ciné-poème ? », Action poétique, n° 201, numéro « Cinéma & poésie ».
  • Henri Chomette, « Seconde étape », Les Cahiers du mois, n° 16-17, 1925. Fiche Cinémathèque française
  • Sandra Lischi et Silvia Moretti, Gianni Toti o della poetronica, Edizioni ETS. Notice Artribune
  • Centre Pompidou, notice Traité de bave et d'éternité, Isidore Isou, 1951. Lire en ligne
  • IRCAM, parcours de l'œuvre d'Isidore Isou. Lire en ligne
  • Light Cone, notice Henri Chomette. Lire en ligne
  • Cinémathèque française, « Avant-gardes », catalogue des restaurations. Lire en ligne
  • Les Laboratoires d'Aubervilliers, Cinépoèmes & films parlants (Pierre Alferi). Lire en ligne
  • Vidéographe / Festival de la poésie de Montréal, « Appel de vidéopoème — Rendez-vous vidéopoésie ». Lire en ligne
  • Komodo21, « Poésies en performance sur YouTube », décembre 2019. Lire en ligne
  • Wikipédia, « Vidéo poésie ». Lire en ligne
  • Wikipédia, « Video poetry » (en anglais). Lire en ligne
  • Wikipédia, « Cinéma pur ». Lire en ligne
  • Wikipédia, « Cinq minutes de cinéma pur ». Lire en ligne
  • Wikipédia, « Traité de bave et d'éternité ». Lire en ligne
  • Wikipédia, « Tom Konyves ». Lire en ligne
  • Wikipédia, « Gianni Toti ». Lire en ligne