Les mots que j'évite

L'ombre et l'individuation jungienne dans la poésie feedcut

Feedcut10Inconscient1Égo1Jung1Processus créatif12Psychanalyse2Santé mentale1IndividuationOmbreFonction transcendante

Certains mots, je ne les pige jamais. Ce que cet évitement dit de l'ombre, au sens de Jung, et pourquoi écrire invite à y descendre.

Image créée par le moteur ChatGPT 2 dans Deep Dream Generator le 26 juillet 2026 pour illustrer l'article "Les mots que j'évite : L'ombre et l'individuation jungienne dans la poésie feedcut"

Image créée par le moteur ChatGPT 2 dans Deep Dream Generator le 26 juillet 2026 pour illustrer l'article Les mots que j'évite : L'ombre et l'individuation jungienne dans la poésie feedcut

Écrire aide à mieux se connaître.

Lorsque je m'installe devant mon ordinateur pour écrire un poème feedcut, j'ignore en général où ça va me conduire. Je garde l'esprit ouvert. Mais... ça ne suffit pas, on dirait. Je m'explique.

Un mot en attire un autre, une phrase se love contre la précédente, et un poème apparaît, sans que j'aie prémédité sa forme ni son propos à l'avance.

Mais d'où vient le choix d'un mot plutôt qu'un autre ? La question peut sembler naïve. Elle cache pourtant un mystère : celui de la profondeur insondable de la psyché humaine.

En pratiquant le feedcut, j'ai remarqué quelques aspects intéressants du fonctionnement de ma propre psyché. Le choix des mots, par exemple, n'est jamais neutre. J'aime certains mots. Ils sont jolis, ils « goûtent » bon, probablement liés qu'ils sont à des expériences favorables ou agréables de mon passé expérientiel. D'autres me laissent indifférent : ils passent, sans accrocher. Et d'autres encore sont carrément répulsifs. Je les évite, parfois sans même m'en rendre compte sur le moment.

Il serait faux de dire que ce tri est entièrement conscient. Inversement, il serait tout aussi faux de dire qu'il est purement inconscient. Ce jeu entre les deux porte un nom chez Jung : la fonction transcendante, ce dialogue entre le conscient et l'inconscient qui produit quelque chose de nouveau, qui n'appartient à aucun des deux.

J'en parlais déjà dans L'égo, le bassin de mots et le collage. Ici, elle est à l'œuvre au moment précis du choix d'un mot.

L'attractivité d'un mot semble relever d'une empreinte laissée sur mon connectome : une trace plus inconsciente que consciente, que certains concepts, et les champs lexicaux qui leur sont liés, ont gravée en moi au fil de mon vécu. Si les expériences et les apprentissages forgent ainsi des connexions entre nos neurones au moment où ils se produisent, et que ces liens biochimiques persistent dans le temps, alors nos traumas sont irrémédiablement imprimés en nous, qu'on le veuille ou non. Ils sont constitutifs de notre âme.

Et c'est justement dans les mots qui me paraissaient sombres, laids ou toxiques que souvent j'ai le plus à apprendre sur moi-même. Sur la part d'ombre de ma psyché.

L'ombre. Le mot n'est pas de moi. Il vient de Carl Gustav Jung, qui en a fait un concept central de sa pensée. Voyons ce qu'il en dit vraiment.


Carl Gustav Jung (1875-1961) · Bildarchiv de l’ETH Zurich, vers 1920
L'inconscient, chez Jung, n'est pas un simple réservoir de hasard. Il a une structure. L'une de ses parties est ce qu'il a appelé l'ombre, la part ignorée par la conscience. Dans les mots du psychologue québécois Jean Monbourquette, qui a consacré tout un livre à la question en 1997, il s'agit de tout ce que nous avons refoulé par crainte d'être rejetés par les personnes qui ont compté dans notre éducation. L'ombre n'est pas le mal. C'est l'inconnu intérieur. Ce que je ne reconnais pas comme étant mien, même si ça m'habite. Même si c'est constitutif de qui je suis devenu : mon caractère, ma personnalité, mes réflexes, mes goûts.

Avec le recul, je crois que ces mots sombres que je repoussais, au début de ma pratique, étaient une forme de refoulement, tel que décrit par Jung, permettant d'occulter ce que je ne voulais pas voir sur moi-même.

Le feedcut, en ce sens, n'est pas neutre. Chaque poème est une construction, où chaque mot a été négocié. Il y a ce que mon égo veut montrer et ce qu'il veut cacher. Et je crois qu'il y a le même mouvement dans l'ombre. Certaines choses ont envie de se dire, et d'autres qui veulent rester oubliées dans les profondeurs. Et plus je laisse les mots répulsifs faire incursion dans mes poèmes, plus je touche aux traumas, aux horreurs, aux drames, aux déceptions, aux expériences négatives, vécues ou vicariantes, à travers la télévision, les nouvelles, les échanges avec mon entourage, et mes propres expériences.

Dans « L'égo, le bassin de mots et le collage », j'écrivais que l'égo atteint son sommet quand il devient traducteur plutôt que juge. Je dirais maintenant que cette traduction est incomplète tant qu'elle ne fait pas de place à l'ombre. Traduire seulement ce qui est joli, c'est traduire à moitié.

Découper un mot, l'extraire du fil où il logeait, c'est le décontextualiser. Le recoller ensuite dans un poème, c'est permettre à la part consciente et à la part inconsciente de ma psyché de travailler main dans la main, voire de se réconcilier sur certains aspects moins nobles, regrettés. Et la sagesse dans ma pratique consiste à ne pas museler l'inconscient, du moins pas entièrement. Après soixante poèmes écrits à la manière feedcut, je réalise que cette part de laideur oubliée ou refoulée, au fond de nous, peut se pacifier. Pour l'apaiser, déjà, apprendre à l'écouter est un pas en direction de la guérison.

Ça ne s'arrête pas à un poème. Jung appelle « individuation » le processus, qui dure toute une vie, par lequel une personne intègre peu à peu les parts d'elle-même qu'elle avait rejetées, pour devenir plus entière. Ce n'est pas un but qu'on atteint une fois pour toutes. C'est un chemin.

Écrire un recueil est un chemin. Chaque poème m'apprend quelque chose que je ne savais pas sur moi. On pourrait dire d'un recueil de poésie feedcut que ça ressemble à une longue individuation, écrit mot par mot, prélevé dans mon propre fil de vie numérique.


Conclusion

Écrire m'aide à mieux me connaître, en éclairant certaines de mes zones d'ombre. C'est pour ça que je disais, au début de cet article, que garder l'esprit ouvert ne suffisait pas : c'est difficile de faire face à ses résistances.

Mon ombre étant constituée de tout ce que j'ai enfoui en moi pour ne pas être l'objet du rejet des autres, affronter les mots laids, c'est affronter cette peur. Oui, il y avait de cela dans ma tendance à ne vouloir piger que des mots beaux. La peur du rejet. Lise Bourbeau en a fait l'une des cinq blessures fondamentales de l'enfance (avec l'abandon, l'humiliation, la trahison et l'injustice), un vocabulaire différent de celui de Jung, qui parlait plutôt de complexes, ces noyaux d'émotions formés tôt dans l'enfance, autour desquels se construit la persona, le masque qu'on présente aux autres pour éviter d'être rejeté. Deux langages, mais la même chose que j'ai vécue : une crainte apprise tôt, qui a fini par choisir mes mots à ma place.

J'écrivais déjà, dans Poésie feedcut et santé mentale, que le feedcut transforme le matériau même qu'on identifie souvent comme nocif pour le bien-être. Ici, ce n'est plus le doomscrolling qu'il transforme, mais l'ombre.

J'écris pour guérir. Et pour guérir, il faut explorer les zones sombres de son âme. Et avoir le courage d'affronter les conséquences.


Pour aller plus loin

  • Jean Monbourquette, Apprivoiser son ombre : le côté mal aimé de soi, Bayard Culture, 1997.
  • Frédéric Lenoir, Jung, un voyage vers soi, Albin Michel, 2021.
  • Lise Bourbeau, Les cinq blessures qui empêchent d'être soi-même, Éditions E.T.C., 1996.