Adèle Blais : recoller les silences de l'Histoire

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Adèle Blais recolle en peinture les figures oubliées de l'Histoire. Deux collages, le sien et le mien : trier des fragments pour qu'ils fassent sens.

Murale d'Adèle Blais dans le centro de Sherbrooke en avril 2026-Réinterprétation des photos de Franke Feedcut par ChatGPT

Murale d'Adèle Blais dans le centro de Sherbrooke en avril 2026 • Réinterprétation des photos de Franke Feedcut par ChatGPT

Je cherche mes racines. Je cherche mes semblables.

En poursuivant mes recherches sur le collage, je suis tombé sur le travail d'Adèle Blais : coup de cœur instantané. Ces toiles qui ressemblent à des casse-têtes vivants. Ces portraits construits couche par couche, comme si, pour raviver le souvenir d'un personnage historique, on recollait les fragments, les morceaux d'un plâtre éclaté en miettes sur le sol de l'oubli.

Cet article fait suite à mon article Héritage et filiations de ma pratique du feedcut.

Blais est née à Montréal en 1976, mais elle est arrivée à Sherbrooke à l'âge d'un an et elle y a grandi seule avec sa mère, dans ce qu'elle appelle « le ghetto de mères monoparentales », près du centre-ville. C'est là qu'elle vit et travaille aujourd'hui. Artiste autodidacte, elle a développé, à force d'obstination tranquille, une technique qui lui est entièrement propre : de l'acrylique superposée en couches, des papiers, des tissus, des matériaux d'archive, et ces contours noirs qui cernent chaque forme comme on souligne une couture. Le collage ne cache pas ses joints : il les dessine. Adèle parle elle-même de cet espace noir comme du vestige d'une séparation qui reste toujours possible. Rien n'est soudé. Tout tient par voisinage.
Murale d'Adèle Blais dans le centro de Sherbrooke en avril 2026-Photo par Franke Feedcut

Murale d'Adèle Blais dans le centro de Sherbrooke en avril 2026 • Photo par Franke Feedcut

On a appelé ça du « neo pop happy ». Une formule qu'on répète apparemment depuis ses débuts, sans que je puisse retracer le nom du critique new-yorkais en question. Je ne sais pas si Adèle est d'accord, mais ça sonne juste, même si ses portraits portent quelque chose de bien plus dense, bien plus habité que ce que cette étiquette laisse entendre.

À partir de 2017, elle fait un pivot. Les femmes oubliées de l'Histoire deviennent son sujet central avec Les sublimes, puis FORTES. Elle dit : « Mon travail en est un de transmission et de réparation. » Beaucoup d'artistes s'associent à une cause. Adèle en a fait l'axe de son œuvre : chez elle, recoller est le geste de réparation.

Un seul mot, sous le nez

Il y a dans sa démarche un détail qui m'a étonné, puis ravi.

Chaque toile contient un mot. Un seul. Adèle le place sous le nez, dans cette petite fossette que l'anatomie appelle le philtrum et que la légende poétique appelle le doigt de l'ange. Chez le fœtus, c'est le point exact où les différentes parties du visage viennent fusionner. C'est de là que le visage se forme.

Un mot, donc, déposé à l'endroit précis où le visage a commencé. Après de longues et méticuleuses recherches historiques, écrit-elle, chaque élément de la composition est placé pour honorer une vie et un legs. Celui du philtrum porte l'intention qu'elle donne à l'œuvre entière.

Et dans la même déclaration, elle explique que pour créer, elle se place à la croisée d'un monde sans frontière ni propriété, au service de l'Histoire du féminin. Un collagiste reconnaîtra la formule. C'est une éthique, et c'est la réponse à la question qu'on nous pose toujours, à elle comme à moi. De quel droit prend-on ce qui appartient à d'autres.

Une famille, et une fourche

La murale FORTES, inaugurée en septembre 2025 en plein centre-ville de Sherbrooke, prolonge le geste jusque dans la rue : onze portraits de femmes sur les murs, que l'on peut faire parler grâce à l'application de réalité augmentée qu'elle avait lancée l'année précédente. L'archive vivante sort du cadre. Elle marche. Elle interpelle les passants. Je trouve ça beau. Vraiment.

C'est ce que le collage rend possible : que du sens jaillisse de l'assemblage de débris, d'artefacts épars et de restes dont on s'était débarrassé, ou dont la fonction était autre. Adèle en fait des visages.

Moi, des poèmes.

La matière de mon collage feedcut vient du flux numérique, du trop-plein d'images et de mots qui défilent et que je capte au vol. Le geste initial se ressemble : prendre un fragment arraché à son contexte, le replacer ailleurs, et laisser ce déplacement dire autre chose.

C'est ça, peut-être, la famille du collage. Pas un style. Une façon d'habiter sa pratique artistique.

Mais une famille, ça veut dire aussi des différences.

Adèle chine. Les comptoirs, les friperies, les vieux livres d'images, les livres pour enfants : elle choisit son gisement, et elle le choisit après de longues recherches historiques sur la femme qu'elle va peindre. Mon gisement, lui, m'est imposé par un algorithme : un fil d'actualité, une matière vaporeuse, instable, renouvelée en permanence, éphémère en soi. Elle n'est fixée que parce que je l'enregistre à un moment donné ; sans cette capture, elle n'aurait jamais existé comme objet. Adèle chine dans ce qui dure ; moi je prélève dans ce qui est déjà en train de disparaître. Elle écrit, dans sa démarche, que ses œuvres sont loin d'être éphémères. Les miennes sont des arrêts sur image d'un flux évanescent.

Et puis il y a le mot. Chez elle, il y en a un par tableau, placé au philtrum, chargé de toute l'intention. Le mot le plus dense possible, à l'endroit même d'où part le visage. Là où commence ce par quoi on se reconnaît entre nous. Chez moi il y en a des centaines, piochés un à un dans un bassin que je n'ai pas constitué. Concentration contre dispersion. Elle cible ; je pioche.

Surtout : elle a un sujet. Elle a décidé de qui elle parle, elle répare une absence, elle nomme des femmes injustement écartées, spoliées, oubliées. Le feedcut, lui, ne découvre son sujet qu'au fil de l'écriture. Et souvent, c'est la chute qui révèle le propos, qui me livre à rebours l'intention du texte. Chez elle, l'intention de l'œuvre est formulée avant le premier coup de pinceau. Chez moi, elle n'apparaît qu'une fois le travail fini.

Nous descendons d'ancêtres communs et nos pratiques ont bifurqué. Sa branche passe par la matière, la couleur et le pop ; la mienne par la contrainte et le cut-up. Nous faisons pourtant le même geste : choisir, parmi les morceaux, ceux qui produiront du sens. La différence est dans le tas où l'on plonge la main.

Sources

Jeanne d'Arc d'Adèle Blais - Murale dans le centro de Sherbrooke en avril 2026 - Photo par Franke Feedcut

Jeanne d'Arc d'Adèle Blais - Murale dans le centro de Sherbrooke en avril 2026 • Photo par Franke Feedcut

Mise à jour, avril 2026 : ajout de photographies de la murale FORTES.
Article révisé le 12 septembre 2026 : précisions factuelles, ajout d'un encadré de repères et remaniement de la comparaison des pratiques.